EX CATHEDRA : Sept préjugés sur les migrants déconstruits par François Gemene – Matélé

Le politologue, François Gemenne, propose une conférence intitulée «L’immigration en Europe : problèmes, réflexions et pistes de solutions»

François Gemenne est docteur en sciences politiques et sociales de l’Université de Liège. Ses travaux portent sur les migrations et déplacements liés aux changements environnementaux, ainsi qu’au contrôle des flux migratoires.

Dans sa conférence, il démonte sept idées reçues concernant les immigrés.

« La Belgique accueille trop d’immigrés »

François Gemenne rappelle quelques chiffres parce qu’il existe une différence importante entre le nombre réel d’immigrés en Belgique et ce que les Belges estiment. Dans tous les pays industrialisés, la part de la population musulmane est par exemple, systématiquement surévaluée. En Belgique, les Belges l’estiment à 29% dela population alors que la réalité est de 6%.

La Belgique compte 18% d’immigrés (c’est-à-dire de personnes qui ne sont pas nées en Belgique) et 10% d’étrangers. Le nombre d’étrangers est moins élevé que celui des immigrés parce que certains immigrés sont devenus belges. De plus, le nombre des immigrés inclut les Belges qui sont nés à l’étranger, principalement au Congo.

Ces immigrés se répartissent comme suit :

  • Europe (essentiellement France, Italie, Pays-Bas) : 60%
  • Maroc : 8%
  • Turquie : 4%

Pourtant quand on parle d’immigration en Belgique, on se focalise sur l’immigration marocaine ou turque pas sur les exilés fiscaux français.

« L’Europe est la première destination des immigrés »

Il y a 970 millions de migrants dans le monde c’est-à-dire une personne sur sept n’habite pas à l’endroit où elle est née. Pour François Gemenne, le problème consiste en notre perspective très autocentrée du phénomène : on ne prend en compte que ceux qui veulent venir chez nous. Cela donne l’impression d’une invasion.

Parmi les 970 millions d’immigrés, seuls 230 millions migrent hors de leurs frontières. On considère également que 85 millions d’entre eux le font parce qu’ils n’ont pas le choix : ils sont menacés dans leur pays ou sont déplacés suite à une catastrophe naturelle.

La répartition des migrations internationales :

  • 35% : des pays du sud vers les pays du sud.
  • 30% : du sud vers nord
  • 17,5% : du nord vers le nord
  • 17,5% : du nord vers le sud. Ce chiffre est en augmentation constante. Aujourd’hui, il y a plus de Portugais qui migrent vers l’Angola que l’inverse.

Le cas syrien

Beaucoup de Belges ont découvert la réalité des migrations suite à ce conflit.

Cinq ans après le début de la guerre en Syrie, 2/3 de la population a été déplacée. La plupart d’entre eux se sont déplacés à l’intérieur du pays. Seuls ceux qui avaient des moyens et de l’audace ont quitté le pays.

  • Jordanie : 650.000 réfugiés,
  • Liban : 1.200.000 réfugiés – au Liban, un habitant sur quatre est un réfugié,
  • Turquie : 2.600.000 réfugiés – le pays du monde qui accueille le plus de réfugiés

A mesure que la paix s’éloigne, il est de plus en plus insupportable pour ces gens d’envisager que leur vie s’arrête dans un camp de réfugiés. Pour cette raison, beaucoup sont prêts à prendre tous les risques et à payer des sommes astronomiques pour atteindre l’Europe qui leur apparaît comme la seule porte de sortie.

Le problème est que l’Europe n’est pas décidée à les accueillir. Les frontières extérieures de l’Europe sont les plus surveillées du monde.

Pour François Gemenne, les gouvernements européens pourraient octroyer des visas humanitaires. Rien ne les en empêche. Ils ne le font pas parce qu’ils ne veulent pas donner l’impression d’organiser l’arrivée des réfugiés. Ils préfèrent laisser cela aux passeurs. Ce business des passeurs est devenu le troisième trafic illégal le plus rentable au monde, derrière la drogue et les armes. Mais contrairement aux deux premiers, dans ce trafic, le gros avantage est que si vous perdez la marchandise, personne ne vous la réclame.

L’Europe n’est donc pas la première destination des immigrés mais elle est la destination la plus dangereuse. Depuis 2000, on estime que 35.000 personnes sont décédées en Méditerranée. Ce chiffre est en plus très largement sous-évalué parce qu’il n’inclut que ceux dont on a retrouvé le corps. 80% des morts pendant une migration ont lieu pendant une migration vers l’Europe.

« Les immigrés coûtent très cher au budget de l’Etat. En temps de crise, on ne peut plus se le permettre »

François Gemenne souhaiterait que nous nous interrogions profondément sur cette idée qui consiste à ramener la valeur d’un individu à son apport fiscal. Quelle serait notre valeur si le seul critère était ce qu’on rapporte à l’Etat ? Par exemple, les enfants coûtent une fortune à la collectivité. Dans ce cas, chacun comprend bien que si les enfants coûtent de l’argent, c’est un investissement que la collectivité fait pour l’avenir de la société. Il n’y a que pour les immigrés que nous nous autorisons ce genre d’interrogations.

Même si on évacue les considérations éthiques qui ramènent les immigrés à la question coût/bénéfice et qu’on ne regarde que les chiffres, cette idée reçue est absurde :

1 immigré rapporte +/-3500€ par an

Evidemment, les exilés fiscaux français rapportent plus que les immigrés turcs au chômage et malades. Mais peut-on faire la distinction ? Imaginez ce type de raisonnement appliqué au reste de la population…

Même en envisageant les migrations selon le prisme économique, nous sommes irrationnels. C’est en Hongrie que les entreprises éprouvent le plus de mal à trouver de la main d’œuvre et que la population est la plus vieillissante. Si on voulait regarder les choses uniquement d’un point de vue utilitariste, ce pays devrait favoriser l’immigration. Or c’est exactement le contraire qu’il se passe.

« On ne peut pas accueillir toute la misère du monde »

Pour François Gemenne, ce qui est choquant ce n’est pas tant qu’il y ait une limite à l’accueil mais plutôt que l’immigration soit définie comme la misère du monde. Se rend-on compte de la violence des propos, de l’insulte vis-à-vis des migrants ?

Au-delà de l’injure, l’affirmation est inexacte : ceux qui migrent sont souvent les plus instruits, les plus connectés, les plus riches, les plus informés, les plus jeunes. La misère du monde, elle reste chez elle.

« Les immigrés viennent en Belgique pour profiter des allocations sociales »

Pensons-nous vraiment que des gens quitteraient leur terre natale, leur famille, leurs amis, paieraient des sommes insensées aux passeurs, prendraient des risques terribles pour traverser la Méditerranée, pour toucher quelques centaines d’euros par mois d’allocations familiales ?

François Gemenne le rappelle : les allocations du pays de destination ne sont pas un facteur de choix. Souvent ceux qui arrivent n’ont même aucune idée des aides auxquelles ils peuvent prétendre.

« Les immigrés prennent l’emploi des Belges »

François Gemenne en convient, cela semble une idée de bon sens. On pense souvent qu’il y a un stock d’emplois en Belgique et que plus on est à se partager le gâteau, plus la part est petite.

Ce raisonnement est correct dans une économie primaire ou secondaire mais nous vivons dans une économie tertiaire, c’est-à-dire une économie de services. Dans ce type d’économie, le taux d’emploi dépend de la taille de la population et de son dynamisme. Les immigrés, par leur simple présence, créent des emplois parce qu’ils consomment des services.

Selon François Gemenne, il n’y a pas de concurrence entre les travailleurs natifs et immigrés. Les immigrés prennent des emplois que les Belges ne veulent pas occuper. Des secteurs de l’économie dépendent des travailleurs immigrés : construction, restauration, nettoyage, gardiennage. Ils prennent aussi des emplois que les Belges n’ont pas la capacité d’occuper : prêtres, footballeurs pro mais aussi médecins, ingénieurs…

Les immigrés créent surtout leurs propres emplois ce qui fait que l’impact sur le taux d’emploi est nul et l’impact sur les salaires des natifs est de +0.27% selon l’OCDE.

Pourquoi autant d’idées reçues sur les migrations ?

Pourquoi n’avons-nous pas un débat plus rationnel ? Qu’est-ce qui fait qu’aujourd’hui, les manifestations de haine, de racisme soit complètement désinhibées ? Qu’est-ce qui entraîne que sur Facebook, les gens se réjouissent à visage découvert de la mort de 71 migrants dans un camion frigorifiques ?

François Gemenne y voit deux causes. D’abord, il s’emploie à le démonter dans sa conférence, la perception de l’immigration est fondée sur des mensonges et des fantasmes plutôt que sur la réalité.

Par ailleurs, il existe un paradigme de l’immobilité. Nous n’avons pas accepté le caractère profondément structurel des migrations. Nous les considérons toujours comme des anomalies et donc comme un problème à résoudre ou une crise à gérer.

Dans ce paradigme de l’immobilité où tout le monde doit rester chez soi, nous marquons des frontières de plus en plus fortes entre nous et eux. Même quand nous sommes bien intentionnés, nous réduisons les étrangers à leur condition d’étranger. Le grand défi est d’accepter que les immigrés, les étrangers sont des gens comme nous. Parmi eux, il y a des esprits brillants, des génies, des sportifs exceptionnels mais aussi des salauds et des criminels. Il y a surtout, dans leur grande majorité, des hommes et des femmes qui aspirent à vivre une vie normale.

Source : EX CATHEDRA : Sept préjugés sur les migrants déconstruits par François Gemene – Matélé