Migrations. Enquête sur le grand marché des frontières européennes | Courrier international

Avec la crise des migrants, Bruxelles a mis en place un budget considérable afin de sécuriser les frontières de l’Union. Mais à qui profite réellement cet argent ? Deux journalistes italiens ont mené l’enquête.

Radars, véhicules tout-terrain, quads, drones, systèmes de contrôle électroniques : autrefois, ces équipements étaient destinés à l’armée. Mais, depuis 2008, les hautes technologies militaires sont passées dans le domaine civil, en Europe comme aux États-Unis. Aujourd’hui, le marché européen de la sécurité aux frontières pèse déjà quelque 15 milliards d’euros, et il atteindra les 29 milliards d’ici à 2022, affirme l’ONG Transnational Institute dans son rapport intitulé Border Wars [“Guerres des frontières”].

Ce processus a été lancé par la Commission européenne, pour laquelle les frontières présentent un double défi : d’un côté la peur des immigrants clandestins et des terroristes qui pourraient s’infiltrer ; de l’autre la tragédie des naufrages en Méditerranée, stigmate qui remet fortement en question les principes fondateurs mêmes de l’Union européenne.

Pour l’Europe, les frontières sont donc devenues une priorité – et ce regain d’intérêt s’est accompagné d’un afflux d’argent : depuis 2004, l’UE a consacré aux programmes de sécurisation des frontières un budget de 4,5 milliards d’euros à dépenser avant 2020.

“La surveillance aux machines, l’action aux hommes”

Le mot d’ordre qui revient dans les principaux documents de la Commission européenne est “technologie de pointe”. L’objectif ultime est de contrôler toutes les frontières européennes, intérieures et extérieures, à partir d’un écran. Pour y parvenir, l’UE finance des recherches sur des produits technologiques que pourront par la suite acquérir les agences européennes et les États membres.

Dans le même temps, ces investissements deviennent un moyen de soutenir les entreprises de haute valeur technologique, en concurrence avec le reste du monde. Celles qui ont remporté la plus grosse part du gâteau des programmes de recherche européens sont Thales (31,5 millions d’euros), Leonardo (ex-Finmeccanica, 28,6 millions), Airbus (25,9 millions) et Indra (12,2 millions) [quatre groupes actifs notamment dans les domaines de la sécurité, la défense, l’informatique et l’aéronautique].

“La surveillance aux machines, l’action aux hommes”, résume une des sociétés qui ont développé le projet Closeye, l’un des vingt programmes par lesquels Bruxelles cherche à développer son “système des systèmes”, la base de données la plus complexe jamais imaginée pour la gestion frontalière, baptisée Eurosur (Système européen de surveillance des frontières).

600 millions pour la gestion de la crise des réfugiés

Lancé en 2015, le système des systèmes se présente sous la forme d’une sorte de Google Maps très avancée, à plusieurs niveaux. Il s’agit, en substance, d’une plateforme qui recueille des informations d’autres bases de données des agences européennes et nationales afin de les partager en temps réel avec les collègues du reste de l’Europe.

Du moins en partie : il y a en fait un niveau national où les données doivent rester “confidentielles”. Le règlement d’Eurosur prévoit que le partage ne peut se faire que sur une base volontaire : à l’heure actuelle, la base de données compte quelque 160 000 événements.

À partir de ces données, l’agence européenne Frontex [responsable de la surveillance des frontières extérieures] extrapole des analyses de renseignement censées prévoir les flux migratoires en Méditerranée. Accueilli avec grand enthousiasme par l’ancienne commissaire européenne aux Affaires intérieures Cecilia Malmström, le projet a bénéficié dès la première année d’un budget de 244 millions d’euros. Auxquels il convient d’ajouter 144 millions d’euros pour la maintenance, financés par Frontex.

Si l’on compte 204 millions supplémentaires, destinés à la recherche et au développement du projet pour la sécurité en Méditerranée, c’est un peu moins de 600 millions d’euros que l’Europe a affectés à la gestion de la crise des réfugiés.

Derrière cette somme monumentale, il y a l’EOS (Organisation européenne pour la sécurité), le principal lobby européen sur la sécurité des frontières qui, depuis 2009, pousse à la création d’un groupe de travail privé-public, l’“EU Border Check Task Force”, dont la mission consisterait à mettre en place “une approche unifiée des contrôles de frontières” et à préparer le terrain pour un “projet de système de contrôle des frontières”.

Le système des systèmes

Voici donc le fameux système des systèmes. L’objectif a été atteint en 2014 avec l’établissement du groupe Pasag, panel d’experts qui conseille la Commission européenne en matière de sécurité et de protection. Normalement, les groupes d’experts doivent représenter la société civile, l’industrie et les professionnels. Or jusqu’en décembre dernier, sur les 30 membres de Pasag, 10 étaient issus de l’industrie privée, dont Luigi Rebuffi, président de l’EOS et directeur des affaires européennes de Thales, géant français de la sécurité.

Aujourd’hui, le groupe ne compte plus que 19 membres, dont 4 représentent le secteur privé – non seulement les entreprises, mais aussi les lobbys, comme l’ECSO, un partenariat public-privé européen pour la cybersécurité, auquel appartient le même Rebuffi. Les agences de police et de douane qui, dans la pratique, seraient les premières à devoir bénéficier des retombées des projets financés sont en revanche nettement sous-représentées.

“L’Europe investit dix fois moins dans la sécurité que les Américains”, se justifie l’EOS. Ce qui revient à dire que la militarisation des frontières est une tendance mondiale, et non uniquement européenne. L’argument est irréfutable, tout comme le fait que le marché est en train de gagner du terrain, même si les effets concrets sur le plan de la sécurité sont encore loin d’être tangibles.

Selon le règlement Eurosur de 2012, la Commission européenne aurait dû évaluer la plateforme avant la fin 2016. Or, elle n’a toujours pas rendu son rapport. “Il sera publié courant 2017”, assure-t-on à Bruxelles. Une chose est certaine : Eurosur a été présenté comme l’instrument capable d’éviter de nouvelles tragédies en mer, mais avec 5 079 morts l’année 2016 a battu tous les records.

La stratégie “numérique” pourrait néanmoins fonctionner, à condition que l’on mette en œuvre la seconde moitié du plan d’intervention en Méditerranée : la collaboration des pays de provenance des migrants. Or, là encore, il y a plus de doutes que de certitudes.

L’autre rive

L’Italie est en première ligne pour tisser des relations avec la rive sud de la Méditerranée. La dernière initiative en date est la signature d’un énième accord, après ceux de 2008 et de 2012, entre Rome et Tripoli, qui prévoit à nouveau la réalisation d’un “système de contrôle des frontières terrestres libyennes”.

Le coût de cette opération, fixé en 2008 à 300 millions d’euros, devait être partagé entre l’Italie et l’UE, tandis la réalisation du projet devait être confiée à Selex (groupe Leonardo). À l’époque, la chute de Kadhafi avait mis un coup d’arrêt à l’ensemble du projet. Quant à aujourd’hui, avec un gouvernement de transition libyen qui contrôle à grand peine un quart du territoire, les perspectives de réalisation sont bien minces.

Un peu plus à l’ouest, l’Europe est encore plus absente. L’Italie a des accords bilatéraux avec la Tunisie depuis 2004, l’objectif proclamé étant de réduire les flux migratoires vers nos côtes. “Le gouvernement tunisien envisage la collaboration avec l’Italie comme un échange commercial : il présente la liste de courses des équipements dont il a besoin, et ce n’est qu’ensuite que la coopération peut commencer”, explique Habib Sayed, consultant pour le groupe interministériel tunisien qui lutte contre l’enracinement du terrorisme en Tunisie.

La supérette Italie a d’ores et déjà fourni des moteurs de hors-bord, des ambulances, des navires, des quads, des motos et du matériel, en plus des 200 millions d’euros tout juste votés et des 165 millions d’euros à dépenser d’ici à 2020 dans le cadre d’un nouveau plan de développement validé par le ministre des Affaires étrangères, Angelino Alfano. Ce sont certes là des initiatives importantes, mais elles se heurtent à la réalité.

À Tunis il n’y a aucune trace de l’UE. L’agence européenne de garde-côtes “n’a pas de bureau ici, mais apparemment c’est la marine tunisienne qui représente Frontex”, explique un employé d’une ONG qui effectue des formations pour la police et la société civile tunisienne. “Ce ne sont pas les groupes de travail avec l’Europe qui manquent, ajoute un représentant de l’ambassade italienne qui préfère garder l’anonymat, mais il y a peu de chances qu’ils parviennent au moindre résultat.”

Pas de collaboration sans priorités communes

En réalité, on a déjà un exemple sous les yeux : le réseau méditerranéen Seahorse. Cette version réduite d’Eurosur, qui a coûté la bagatelle de 4,5 millions d’euros, prévoyait que les États du sud de la Méditerranée alimentent en données et en informations le système des systèmes. La Tunisie, l’Algérie et l’Égypte se sont défilées, et les bonnes intentions sur la collaboration se sont évaporées.

La coopération entre les deux rives de la Méditerranée ne peut fonctionner que si les priorités sont identiques. Or, comme l’écrit la Cour des comptes européenne dans un document de 2016 :

Les pays partenaires [perçoivent] certaines mesures comme étant destinées avant tout à servir les intérêts de l’UE. En témoigne le refus des pays d’Afrique du Nord d’adhérer au réseau méditerranéen Seahorse pour la surveillance des frontières”.

L’accusation portée par le Transnational Institute contre la Commission européenne et les fabricants d’armes est encore plus grave : “Les entreprises qui sont à l’origine de la crise des réfugiés sont les mêmes que celles qui en bénéficient.” L’industrie de la sécurité vous salue bien.

Lorenzo Bagnoli et Lorenzo Bodrero

Source : Migrations. Enquête sur le grand marché des frontières européennes | Courrier international