Réfugiés : face au déni, des chercheurs démontent les fausses évidences

Les livres de Michel Agier et du réseau Babels tentent d’éclairer la situation migratoire aux frontières et en Europe.

LE MONDE DES LIVRES |  • Mis à jour le  | Par Julie Clarini

Définir les réfugiés, sous la direction de Michel Agier et Anne-Virginie Madeira, PUF, « La vie des idées », 120 p., 9 €.

De Lesbos à Calais. Comment l’Europe fabrique des camps, de Babels, Le Passager clandestin, « Bibliothèque des frontières », 130 p., 10 € (en librairie le 23 mai).

La Mort aux frontières de l’Europe. Retrouver, identifier, commémorer, de Babels, Le Passager clandestin, « Bibliothèque des frontières », 160 p., 10 € (en librairie le 23 mai).

 

Gilets de sauvetages abandonnés sur une plage de Lesbos, île grecque en face de la Turquie, juillet 2016. Extrait de « La nuit tombe sur l’Europe », photographies et film.

Gilets de sauvetages abandonnés sur une plage de Lesbos, île grecque en face de la Turquie, juillet 2016. Extrait de « La nuit tombe sur l’Europe », photographies et film. SAMUEL BOLLENDORFF

En matière migratoire, la politique repose sur des fantasmes. Le cas est courant ? Jamais de manière aussi flagrante que dans ce domaine-ci, répondent de concert les spécialistes. La perception de la migration se serait même tellement détachée de la réalité que nous nagerions en pleine fiction. Le démographe Hervé Le Bras défend cette idée dans son récent ouvrage L’Age des migrations (Autrement, 154 p., 17,90 € ; lire les pages Débats du Monde du 11 mai) : « De même qu’il existe des romans nationaux, on est en présence de romans migratoires. »

Pour Catherine Wihtol de Wenden, auteure il y a quelques mois de Migrations : une nouvelle donne (Editions de la Maison des sciences de l’homme, 2016), les politiques publiques sont de peu d’effets car « la posture du savant et celle du politique sont rarement en phase ». Invasion, menace sécuritaire, danger économique, tout cela, selon de nombreux travaux académiques, n’aurait rien de réel. Quant à l’idée de fermer les frontières, ce serait une chimère : il est aussi vain d’espérer stopper les migrations que de vouloir empêcher la nuit de succéder au jour, sont-ils nombreux à clamer. Dans le désert.

Que faire devant un désaveu aux conséquences si macabres – plus de 5 000 décès en Méditerranée pour l’année 2016, selon le HCR ? Face au déni, les chercheurs font ce qu’ils savent faire : approfondir les connaissances, « démonter », dit Hervé Le Bras, les fausses évidences, nourrir le débat public.

Depuis quelques mois, les livres et les projets éditoriaux se multiplient sur le sujet : on trouve des témoignages, comme celui de Mahmoud Traoré, qui raconte son odyssée de migrant (lire ci-dessous), de la théorie politique, tel l’ouvrage de Benjamin Boudou sur la notion d’hospitalité (lire l’entretien page suivante), des études ethnographiques, des perspectives générales proposées par un spécialiste ou, de plus en plus souvent, une réunion de chercheurs.

Mettre la notion de « réfugié » en débat

C’est le cas de Définir les réfugiés, court ouvrage qui paraît aux PUF dans la collection « La vie des idées » : plusieurs articles sont regroupés pour former une interrogation collective sur la notion et la définition du « réfugié ». Contrairement à l’idée commune, cette catégorie n’a pas de contours bien définis. Juristes, historiens et anthropologues, forts des acquis de leur discipline, la mettent donc en débat, éclairant les pièges qu’elle peut tendre. Il fut un temps, celui de la guerre froide, où les portes étaient ouvertes au réfugié, dont l’image se confondait avec celle du persécuté politique (le refuznik soviétique). Encore au moment des boat people : 623 000 personnes d’Asie du Sud-Est ont pu être accueillies en quatre ans (1979-1982) par vingt pays – dont 130 000 en France.

Si la situation s’est renversée, si les refus d’asile politique sont toujours nombreux, c’est notamment qu’avec la chute du Mur l’asile a perdu son statut d’enjeu diplomatique, remarque la sociologue Karen Akoka. Le monde a changé, et ce que l’on perçoit des intérêts nationaux aussi. Et d’ailleurs, s’interroge l’anthropologue Michel Agier, qui préface l’ouvrage, pourquoi a-t-on décrété, dans les années 1950, que la faim ou la grande pauvreté étaient plus supportables que l’atteinte aux droits de l’homme ? Ainsi, il apparaît à travers ce court ouvrage que, pour les sciences sociales, la distinction habituelle – et moralement confortable – entre le réfugié et le migrant économique ne va pas de soi. Et si elle ne tient pas, c’est l’idée même du tri à la frontière qui voit sa justification ébranlée.

Poursuivre l’analyse donc, s’efforcer de décrire le monde en le rendant plus compréhensible – et peut-être plus humain –, c’est ce à quoi s’emploie aussi le réseau de recherche de l’Ecole des hautes études en sciences sociales, mis en place sous la direction scientifique du même Michel Agier. Ce programme, intitulé « Babels », est centré sur l’actualité des migrations en Europe. Il rassemble des études comparées sur le passage ou l’ancrage, sur l’hospitalité ou le rejet, sur, enfin, les manières de vivre ensemble qui s’inventent un peu partout où les migrants déposent leurs ballots.

En un mot, il s’agit de comprendre ce que les frontières contemporaines font aux migrants et à l’Europe. D’où la collection « Bibliothèque des frontières » qui accueillera ces travaux ethnographiques, au sein de la maison d’édition Le Passager clandestin. Deux titres seront en librairie dès le 23 mai : De Lesbos à Calais. Comment l’Europe fabrique des camps, et La Mort aux frontières de l’Europe. Retrouver, identifier, commémorer.

Michel Agier, un chercheur de référence

Mais pourquoi donc des anthropologues pour étudier ces situations migratoires à l’intérieur de l’Europe ? Parce que la discipline, contrairement aux idées reçues, n’est pas condamnée à l’exploration des confins, parce que sa pertinence se trouve « dans sa capacité à rendre le chaos du monde plus intelligible », qu’il soit lointain ou… proche. C’est ainsi que la conçoit du moins Michel Agier, qui est devenu, d’Aux bords du monde, les réfugiés (Flammarion, 2002) à La Condition cosmopolite (La Découverte, 2013), un chercheur de référence sur les lieux de l’exil et sur la condition faite aux migrants.

Dans une brève introduction à la réédition d’un article de 1985 (visionnaire) signé par Gérard Althabe, Production de l’étranger, xénophobie et couches populaires urbaines (Publications de la Sorbonne, « Tirés à part », 40 p., 3 €), il rend hommage à ce chercheur, disparu en 2004, qui promouvait une « ethnologie des cages d’escalier » capable de rendre compte, par exemple, de la percée électorale du Front national. Cet article a, selon Agier, une réelle portée épistémologique car « s’y joue un projet plus large, celui d’une refondation de l’anthropologie, ni exotique ni archaïque, mais “au présent” et “du présent” ». C’est bien de ce courant-là, on l’aura compris, que Michel Agier se réclame.

Associer l’exigence de l’exploration ethnologique avec l’engagement dans le présent, voilà l’ambition des petits livres signés Babels. Dans celui coordonné par Carolina Kobelinsky et Stefan Le Courant, consacré de manière très concrète aux disparitions aux frontières – c’est-à-dire aux cadavres des migrants et à ce qu’il en advient –, on apprend qu’il n’existe aucune instance chargée de compter les morts. Aucun chiffre officiel n’est disponible. Invisibles vivants, les migrants le restent souvent après leur mort. On saisit l’enjeu d’un décompte précis : « Dénombrer vise à déchiffrer les effets d’une politique. »

Le devenir des dépouilles

Ces « crimes de paix », comme les appelle l’anthropologue Maurizio Albahari, prennent une réalité sensible à la lecture des chapitres consacrés aux processus d’identification (souvent impossible), aux fosses communes sur les lieux-frontières, aux commémorations des défunts à Calais ou à Sfax (Tunisie). La forme est savante, sans pathos, mais les informations sur les conditions de la mort ou le devenir des dépouilles sont souvent saisissantes pour un lecteur peu averti.

Nous ne partagerons ici qu’une image poignante. Au cimetière municipal de Santa Lastenia, à Tenerife (îles ­Canaries), des niches de columbarium sont placées en hauteur, le long d’un mur, sans que rien n’indique qu’il s’agit de morts en migration. Et ce détail : « Des habitants qui viennent se recueillir sur la tombe de leurs proches laissent parfois une fleur pour les migrants. »

Lire aussi :   Benjamin Boudou : « La crise migratoire est d’abord une crise de l’identité européenne »

Un art de la collecte et de la description, tel est un travail de terrain réussi. De ces informations naît l’espoir que les politiques migratoires, devenues plus lisibles, soient aussi modifiables. L’anthropologie est autant un miroir qu’un ouvroir, dit Michel Agier. N’est-il pas temps que cesse le grand remplacement des faits par la fiction ?

EGALEMENT

Du Sénégal à l’Espagne en trois ans

Partir et raconter. Une odyssée clandestine, de Mahmoud Traoré et Bruno Le Dantec, Lignes, « Poche », 316 p., 11 €.

Prendre le temps de raconter, par le menu, les trois années qui lui ont été nécessaires pour parcourir le trajet qu’un touriste fait en trois heures. C’est ce qu’a entrepris Mahmoud Traoré, aidé de Bruno Le Dantec qui a couché son aventure sur le papier : du Sénégal à l’Espagne, de 2002 à 2005.

Après la lecture de Partir et raconter, le mot « aventure » semble d’ailleurs un peu déplacé, avec sa petite nuance d’exaltation. Point de griserie ici, et aucun enseignement dans ce long périple. Ou un seul peut-être : Mahmoud ­Traoré sait aujourd’hui deviner, mais au prix de combien de méchantes duperies, les intentions des gens à leur premier geste. Racisme, lâcheté, tromperie, voilà ce dont il a surtout fait l’épreuve.

Narrées dans le détail, les scènes de cette vie – partagée avec de nombreux autres jeunes gens venus d’Afrique subsaharienne, même si alors la fameuse « crise » des migrants n’a pas commencé – sont cruelles : l’arrivée dans les villes étapes, les foyers sordides et payants, organisés par nationalité, les rumeurs, l’unique téléphone public, les petits boulots toujours plus rudes, l’argent qu’il faut donner partout, la faim, les blessures…

Quand il parvient enfin à quelques kilomètres de Ceuta, l’enclave espagnole au Maroc, rien n’est encore gagné : « Je vais vivre ici pendant plus d’un an, de juin 2004 à septembre 2005. Pendant cette période, je serai déporté dans le désert à trois reprises et, à chaque fois, je mettrai presque deux semaines pour revenir à pied. Le campement [de Bel Younech] est une sorte de bidonville surgi de nulle part. »

Le plus frappant reste la camaraderie, la solidarité des compagnons de fortune que Mahmoud Traoré rencontre, perd de vue et recroise à chaque étape. Le seul élan humain d’une tribulation qui se termine avec le passage en force des grillages, un assaut resté dans les mémoires pour avoir été fortement médiatisé. L’auteur, lui, était sur les grilles, chancelantes sous le poids des corps : « Encore aujourd’hui j’ai en tête le crissement des vêtements se déchirant sur les barbelés. »

EGALEMENT

Bienvenue aux Ulysses de notre temps

Ce qu’ils font est juste. Ils mettent la solidarité et l’hospitalité à l’honneur, collectif, Don Quichotte, 334 p., 18 €.

L’article L. 622 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile vise les passeurs qui s’enrichissent sur le dos des migrants. Mais il a également une extension terrible puisqu’il inclut ceux qui aident, fût-ce gratuitement et par devoir de solidarité, tout étranger irrégulier. Pour le philosophe Jacques Derrida (1930-2004), l’oxymore « délit d’hospitalité » suffisait à expliquer le « haut-le-cœur » qu’un tel texte suscitait en lui.

Celui-ci, promulgué à la fin des années 1930, abondamment utilisé par Vichy, est aujourd’hui brandi contre les habitants de la vallée de la Roya, près de la frontière italienne, mobilisés pour accueillir des réfugiés en provenance de Vintimille. Vingt-sept auteurs, parmi lesquels Enki ­Bilal, Philippe Claudel, Jean-Marie ­Laclavetine, Gérard Lefort, Pascal ­Manoukian, Serge Quadruppani, Serge Rezvani, Leïla Sebbar, François Taillandier, ont choisi de se mettre symboliquement en infraction par rapport à ce décret-loi, afin de soutenir ces habitants.

Pour ce faire, ils publient une nouvelle, un poème ou une bande dessinée rassemblés sous un titre en forme de slogan : Ce qu’ils font est juste. Chaque texte du recueil vise à provoquer l’empathie avec le sort des errants que les guerres ou la misère ont poussés sur le sol français et à faire entendre une autre voix que la ritournelle de « la barque est pleine ». combattre ce populisme-là n’est pas forcément populaire quand l’extrême droite est présente au second tour d’une élection présidentielle.

On le sait bien, le militantisme ou les nobles sentiments ne font pas toujours de la bonne littérature. Pourtant, certaines des contributions méritent un détour qui n’est pas seulement politique. Comme la superbe parabole tirée de l’Odyssée, due à la romancière italienne Marta ­Morazzoni, sur le refuge offert au naufragé Ulysse par le roi Alcinoos et sa fille Nausicaa. Nous sommes tous des Phéaciens ! Nicolas Weill

EGALEMENT

Enceintes, hospitalières

Accueillir l’autre. L’hospitalité charnelle, collectif, Des femmes-Antoinette Fouque, « Penser avec Antoinette Fouque », 100 p., 12 €.

Et si tout commençait par l’hospitalité charnelle ? Si on ne pouvait penser l’accueil de l’autre sans parler du premier accueil, celui du ventre maternel ? « La chair matricielle est le premier environnement de l’être humain », écrivait Antoinette Fouque (1936-2014) à partir de sa propre expérience de la grossesse. Dès lors, l’hospitalité, tout comme l’expérience du rejet, sont-ils bons à penser pour les femmes ? Accueillir l’autre se présente comme un recueil de textes.

Certaines des auteures, comme l’écrivaine Taslima Nasreen ou Inna Shevchenko, militante de Femen, ont vécu l’exil. D’autres ont aidé les réfugiés, comme Elise Boghossian en Syrie. « Si nous employons le mot “enceinte”, écrit le philosophe François Guery, c’est aussi parce qu’il y a quelque chose de commun entre la femme enceinte et toute autre structure d’accueil. (…) L’enceinte qui protège, l’enceinte qui abrite, est au centre d’une éthique de l’accueil ». J. Cl.

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Source : Réfugiés : face au déni, des chercheurs démontent les fausses évidences