Demandes d’asile: 3.500 Afghans attendent depuis plus d’un an – Le Soir Plus

© Pierre-Yves Thienpont

Des milliers de candidats réfugiés sont depuis des mois et des mois dans l’incertitude. Les centres d’accueil, prévus comme solution transitoire, doivent composer avec les frustrations de la vie en collectivité. Lailama est arrivée en Belgique il y a un an et demi. Elle est sans nouvelle de sa demande d’asile. « Il faut qu’on en finisse avec cette situation, je n’en peux plus. »

Elle a cet air des gens absents. Attentifs, mais comme par politesse. Une nervosité qu’elle peine à cacher. Lailama réfléchit un peu. Est-ce qu’elle était comme ça avant ? A seulement 21 ans et déjà un peu trop d’expériences vécues, c’est difficile de faire la part des choses. Et pour la jeune Afghane, l’amertume et l’angoisse des mois passés à attendre ont désormais pris toute la place.Lailama et sa famille ont quitté l’Iran, quand les milices ont fait pression pour envoyer son frère combattre en Syrie. La Belgique, c’était un choix de son père, qu’elle peine encore à comprendre. Passe encore le gris et le froid. Mais la famille partie avec eux, celle qui s’est arrêtée en Allemagne, a été fixée sur son sort il y a des mois de cela.Ici, depuis ce 13 novembre 2015, c’est le silence radio.

Entre 3.500 et 4.500 demandeurs d’asile Afghans seraient ainsi depuis plus d’un an dans l’attente d’un rendez-vous au CGRA. Soit de très loin la première nationalité concernée. Pourquoi ce traitement spécifique ? Pour comprendre, il faut s’intéresser au fonctionnement du commissariat. Lorsqu’il a dû faire face à la vague de demandes d’asile de 2015-2016, le CGRA, qui a bénéficié petit à petit de moyens supplémentaires (environ 110 équivalents temps plein), a décidé d’œuvrer par groupes de travail. Les équipes seraient prioritairement formées pour travailler sur une nationalité afin d’en écouler la quasi-totalité des dossiers, puis passeraient à une autre et ainsi de suite. Les Syriens, Erythréens et Somaliens, qui bénéficient d’un taux de reconnaissance très élevé, ont été traités en premier. Au tour ensuite des Irakiens, dont les derniers dossiers seraient en cours de traitement, et enfin, depuis le début de l’année, les Afghans.

« On est conscient du fait que l’attente cause de l’insécurité » Dirk Van den Bulck, CGRA

Selon les prévisions du gouvernement, le CGRA devrait rattraper le retard accumulé d’ici la fin de l’année 2017. Un objectif optimiste au regard des chiffres, mais pour l’instant maintenu. « On est conscient du fait que l’attente cause de l’insécurité, reconnaît le commissaire général aux réfugiés et aux apatrides, Dirk Van den Bulck. Mais en même temps, on doit garantir une bonne qualité de traitement des dossiers : on ne peut pas prendre une décision de refus de protection pour quelqu’un qui coure un véritable risque. Ni accepter des gens qui n’en ont pas réellement besoin. » La directive européenne prévoit bien un délai maximum de 6 mois pour traiter une demande d’asile. Mais n’envisage pas de contrainte en cas de dépassement.Rivalités et paranoïaDans le centre d’accueil de Scherpenheuvel, dans le Brabant flamand, où Lailama vivait jusqu’il y a peu, les différences de traitements se sont peu à peu transformées en rivalités entre nationalités. « Des hommes seuls, arrivés bien après nous sont partis depuis longtemps, constate la jeune femme, amère. Les Syriens sont partis, les Irakiens partent, il ne reste que les Afghans. » Le centre, géré par Caritas international, a depuis retrouvé un profil de nationalité semblable à ce qui était connu avant la vague de demandes d’asile de 2015-2016 : des Russes, des Albanais, quelques Syriens, un groupe d’Irakiens… mais une écrasante majorité d’Afghans (54 des 126 résidents), ayant l’impression d’être des laissés pour compte.

« Ça fait toujours un peu mal quand on voit quelqu’un qui reçoit sa convocation » Lailama, 21 ans

Aux rivalités s’est peu à peu ajoutée la méfiance, voire une certaine paranoïa, à l’égard des assistants sociaux et juridiques. Des employés soupçonnés de favoriser les uns aux dépens des autres : des résidents à qui on donne toujours accès en premier au local où se trouvent les vêtements donnés… « On n’a que les restes. » Des employés soupçonnés aussi de saboter les dossiers. Comme cette femme syrienne, mère célibataire, qui n’en finit pas d’agonir une des assistantes juridiques. Des mois de frustrations défoulés sur une absente. Derrière le fiel, c’est la peur qui parle : l’absence de nouvelles depuis plus d’un an quant à sa demande d’asile, le refus opposé par l’administration à sa demande de logement et tous les autres Syriens qui sont partis. « Comment je ferai quand il n’y aura plus aucun Arabe ici ? A qui je pourrai parler ? » Enfermée dans sa langue.Quand elle sort de la pièce, c’est pour tomber nez à nez avec l’assistante en question – impossible de savoir si elle a saisi la conversation –.

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