Les questions qui tuent

Ainsi donc, on peut — dans des sondages qui perdent ainsi leur caractère scientifique — demander à nos concitoyens des questions ahurissantes, comme celle de savoir s’ils sont d’accord que notre gouvernement prenne éventuellement des décisions illégales. Qui pourrait conduire à la mort celles et ceux qui en seraient victimes.

Nous ne sommes pas au bout du chemin. Je m’apprêtais à célébrer avec vous le fait que nos campagnes de sensibilisation à la question des migrants et des réfugiés avaient in fine porté leurs fruits : les récents sondages que nous avions pu consulter nous indiquaient que le nombre de personnes favorables à l’accueil des migrants étaient en (légère) augmentation. On a dépassé aujourd’hui les 20%.

Et puis patatras : “un grand quotidien bruxellois” a décidé le 4 mai dernier de publier les résultats d’un sondage réalisé huit mois plus tôt et qu’il conservait dans ses archives. Son titre de première page est sans appel « Un Belge sur deux rejette les réfugiés ».

Que le Belge moyen connaisse la différence entre un migrant et un réfugié, peut importe : ce qui compte, c’est la sensation.

C’est aussi, indubitablement, la volonté d’intervenir dans une campagne électorale où la question des migrants avait laissé la place à celle du climat, évacuant ainsi les sorties nauséabondes de politiciens flirtant (le terme est léger) avec l’extrême droite.

En lisant bien les chiffres du sondage, on se rend compte que la situation ne s’est pas aggravée depuis le sondage “Noir Jaune Blues” précédent : 66% des Belges interrogés estimaient alors qu’il y avait “trop d’immigrés dans notre société”.

Ce qui est effrayant, par contre, ce sont les questions qui sont posées. Il ne s’agit pas de récolter les sentiments de nos concitoyens par rapport à une situation : on leur pose des questions illégales !

Demander si je suis « favorable au renvoi dans leur pays de réfugiés arrivés illégalement sur notre territoire », c’est totalement contraire aux Conventions de Genève auxquelles notre pays est lié. La plupart des demandeurs d’asile qui arrivent dans notre pays nous rejoignent de façon illégale car ils fuyent dans la précipitation leur pays. Donc, la question de la légalité de leur entrée dans le pays ne peut pas être prise en compte. Si leur demande d’asile est refusée (et dans ce cas-là, ils ne seront pas des réfugiés), ils peuvent être renvoyés dans leur pays d’origine, pour peu qu’ils n’y risquent pas des violations de leurs droits fondamentaux à leur retour, notamment du fait qu’ils ont demandé l’asile dans un autre pays…

La Belgique est donc obligée de respecter l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme. Il n’est pas question — sauf à sortir du Conseil de l’Europe — d’y renoncer. C’est pourtant ce que propose le sondage.

Lancer des sondages où l’on propose des solutions contraires au droit est un jeu dangereux. Cela relativise l’importance de respecter nos valeurs fondamentales. La porte est aujourd’hui ouverte vers des propositions plus radicales. Pourquoi pas un sondage proposant l’éradication totale des chômeurs ? Ou des personnes handicapées ? Ou des personnes âgées ? Et à partir de quel âge ?

On le voit, nous sommes entrés dans une période noire, où le danger ne vient pas seulement des fake news et des réseaux sociaux. Même nos quotidiens “sérieux” se lancent dans des jeux dangereux — voire mortels pour celles et ceux qui en paieraient les pots cassés.

Heureusement, l’empathie et la volonté de se battre pour les droits humains sont toujours présentes — malgré tout, sommes-nous tentés d’écrire —auprès de bon nombre de nos concitoyens, même s’il faut retrousser ses manches et nettoyer un espace de la gare du Nord à Bruxelles.

Reste à le faire savoir et à bousculer les piliers d’une Europe que l’on croyait disparue.

Article original: https://www.amnesty.be/infos/nos-blogs/le-blog-de-philippe-hensmans/article/les-questions-qui-tuent